Unique

Mesurer l'un quand il n'y a que des uns éparpillés pour en estimer l'envergure. Une mission qui ne mène qu'à soi-même.

Il fallait se l'avouer, au premier regard. A travers la profondeur d'une mer d'orage, à travers la pupille large et floue, à travers les plis des paupières foncées, il fallait se l'avouer qu'il y avait là un être unique. Etre aux premiers cris noyés dans les pleurs du large couloir dont on reconnaissait la voix.

La suite n'est qu'un long couronnement. La confirmation est distillée jour après jour, avec attention on parvient à capturer les petites graines qui n'en finissent pas de s'envoler dans les airs. Il manque toujours l'indice de plus. Il est déjà trop tard pour se l'avouer, l'être unique se perd dans les actes et les gestes de la vie. L'être se brouille au milieu des autres. Il fallait se l'avouer dès le premier jour ou l'être mue au milieu de la diversité des âmes, nous laissant toujours à la traîne, incapable de le saisir tel qu'il est déjà.

A perdre haleine on demande ici ou là est l'être unique qu'on avait cru apercevoir. Le souvenir s'efface. Les petites graines insuffisantes au creux de la main attendent le moment propice pour s'envoler, lorsqu'on écartera les doigts pour les présenter à un regard bienveillant il n'y restera plus que du vent. L'être unique s'échappe de notre conceptualisation. C'est son destin d'ailleurs. Il s'échappe car il s'agit du principe même de son unicité. L'être qu'on a croisé ce premier jour n'est pas ce que nous sommes. Il se doit d'être un autre, parmi les autres.

Il fallait se l'avouer dès le premier jour, ou ne se l'avouer jamais. C'est certainement mieux ainsi, il n'est pas utile de regretter. La surprise fait partie du plaisir. Surprendre est un art dans lequel l'être unique se complet. Accueillir l'unicité c'est la comprendre après coup et ouvrir grand les bras dès l'instant. L'unique prend de la place, il est grandiose, il est encombrant, il est épuisant. Il rend l'unique que nous étions au niveau de la banalité. La fatigue. L'énergie perdue à le saisir, en vain, l'énergie perdue à comprendre ce qui a disparu de toute manière, l'énergie consommée à réguler ce qui se meut naturellement.

Le respect nous fait alors tenir. On joue avec le sacré, l'être unique s'il est modelé perd son essence. L'être unique se modèle pourtant, noyé, espérons jamais broyé, par l'environnement. Rouages dans les rouages, les cyclones s'emboitant à contre sens contre le vent, une lourde machinerie qui n'en finit jamais d'être décrite, l'être unique fait du monde ce qu'il est sensé devenir lui-même. Entre la Terre et la plante des pieds, on ne sait jamais bien qui porte qui. Le respect, disais-je, est le dernier cordon qui nous maintient liés à l'être. C'est au bout, à peine au bout du fin filament que l'être grandit à nos côtés, c'est par ce lien ténu que nous lui transmettons l'amour avec lequel il carbure, énergie avec laquelle l'être maintient sa place au milieu d'un monde qui cherche à tout ramener à l'équilibre.

On voudrait hurler alors, très fort de toute son âme avant que l'état ne disparaisse, que chacun constate, que chacun le sente dans sa propre moelle : regardez cet être, il est unique comme jamais ! Mais il n'y a rien à révéler, sauf de lui-même à lui-même. L'être est le seul sur Terre a être maître de son unicité, mais c'est à nous, pauvres observateurs, de lui garder la force nécessaire à son oeuvre cosmique.

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